Brève.

Le jour devient nuit, la nuit devient jour.

Mon toi devient moi, mon moi t’appartient.

Les repères se perdent, l’errance oriente.

Les émotions tourbillonnent, l’absence se fige en masque.

L’explosion de sens m’envisage, les gens me dévisagent.

Je te crie ma présence, tu me tais mon existence.

Qui es-tu donc pour me demander qui je suis ?

Publicités

Fond : forme :

Aujourd’hui subsiste encore l’écho de mes convictions. Des voix s’élèvent, se font plus fortes, plus graves. Le mot Alzheimer s’inscrit sur des lèvres médiatisées. Le son se fait suave aux oreilles du groupe que nous nommons « population ».  De belles notes politiques qui composent un semblant de musicalité. La lenteur du rythme sommeille en nous, nous berce d’illusions.
La mode est bien plus qu’un concept, c’est le fondement de notre race humaine. Nous subissons notre nature, nous essuyons nos facilité de vivre en groupe. Nous aimons croire en nos singularités, nous redoutons nos conformités. Nous nous attribuons des idées saisies d’une conversation, des mots déconstruits d’une pensée. Nous prenons la forme. Et faisons le plus souvent table rase du fond. A l’arrière des réflexions, de faibles fondations luttent pour tout soutenir l’espace d’un instant. La politique souffle les idées déracinées et expirées de nos bouches. Mieux vivre avec la maladie d’Alzheimer en est une.

De nouvelles façons d’habiter avec Alzheimer naissent dans le monde. Nos regards sont suspendus sur ces prémices architecturés. Le fond se structure, le discours s’éclaircit quand en France la forme formate. J’ai cru entrevoir des utopies réalisables, j’ai cru entendre crier des insatisfactions collectives, j’ai cru en de nouveaux fondements pour l’architecture. Néanmoins, investir dans le futur pour nos êtres du passé n’est pas encore une oeuvre à achever.

J’aurai tenté de contribuer à ma petite échelle à ces architectures visionnaires par la participation au concours du Village Alzheimer dans les Landes avec une agence d’architecture.

Le groupe pensent ces projets ambitieux quant les dirigeants des sociétés ne les savent que prometteurs. La forme avant le fond.
L’architecture est une mode, un tableau de plus à épingler sur pinterest, une image figée en deux dimensions. Vilain dilemme que de se recomposer nature morte quand les outils nous offrent des complexités de visions à 360 degrés.

Voilà comment un projet français d’une nouvelle manière d’habiter avec Alzheimer  se contorsionne et se rétracte dans les cadres sociétaires. Les normes limitent les possibilités d’usage et d’architecture. Les architectes s’y plaignent mais s’y conforment. La matière finie n’est plus espace, n’est plus humain, n’est plus Alzheimer. Elle n’est plus qu’image à vendre aux politiques affamés de tendances populaires. Rien ne va plus, les jeux sont faits.

Habita(n)t

Utopies bancales, rêves en marge, écriture fatiguée, nous sommes cette nouvelle génération de ce qu’on nomme architecte. A la quête d’une identité professionnelle, une poignée se précipitent vers la différenciation, tandis que d’autres tardent et piétinent des idées déjà construites, déjà pensées. L’épanouissement de soi a deux axes, sans gris, juste en noir et blanc ; celui d’accepter la réalité afin de mieux profiter de chaque instant ; et puis, celui d’accepter le fantasme et de se battre sans cesse contre la réalité. Nous, nous remettons en cause cette réalité, nous voulons la comprendre. Le rêve n’est-il pas non plus une réalité ? Que veut-dire réalité ? Une normalité ? Vous semblez vous perdre dans notre « irraisonnement » , acceptez l’errance, acceptez l’incompréhension.

Aujourd’hui, l’architecture est réelle, concrète, matérielle. Elle est lourde, et porte sur elle le poids de nos murs, de notre société, de notre manière de vivre. Comment habiter dans cette rigidité quand nos individualités sont des produits complexes de nos histoires de vies, de nos stigmates, de nos sensibilités ?

Aujourd’hui, le monde est composé de plus de 8 milliards d’êtres humains. La société qui nous berce tous attends de nous en échange une participation à son équilibre. Le capitalisme est là, nous l’avons crée, engendré et nous continuons à le nourrir sans cesse. Nous devons lui être utiles en travaillant, en cotisant, en achetant les productions de la mondialisation. Alors, la grande question est : que devenons-nous lorsque nous ne sommes plus utiles ? Les pauvres ne peuvent plus payer, les handicapés, travailler, les chômeurs, cotiser. Non conforme ni raisonné, non travailleur ni concurrentiel, l’individu n’est plus un capital pour la communauté. Puisque rien n’attendre de personne, c’est aussi rien lui imposer, il s ‘émancipe de la société. Déconnectés, les codes sociétaux tendent à être étrangers. Que devient alors l’architecture, vaste produit sociétal ? Est-elle adéquate à un mode de vie différent ? C’est ici que les portes de notre réflexion s’ouvre. Nous pensons des espaces sous d’autres regards, ceux des déportés de la société : l’habitat pour des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. L’individu Alzheimer lui fait de chaque temps sa conquête, aller nulle part et ailleurs à la fois. Nous détenons tous la liberté de nous perdre. L’espace n’est pas infini, c’est notre esprit qui le rend infini. Ici, le privé n’a donc pas de sens, l’espace devient socle d’une errance collective. Tout est chambre, tout est douche, tout est salon. L’habitat devient donc une succession d’opportunités d’habiter. Le quotidien cesse donc de faire évidence, tout devient doute. L’habitat c’est un espace sans cesse à marquer, à s’approprier, à s’incorporer.

Extrait. Concours Boarding 2016 

Pourquoi cette réflexion ?

Qu’est-ce que la maladie d’Alzheimer ? 

Alzheimer, c’est la maladie des troubles de la mémoire. Comme pour chacun d’entre nous, oublier des évènements, une phrase, des choses du quotidien, peut devenir une profonde angoisse. C’est pourquoi nous développons parfois une carapace pour défendre et cacher cette faille. Cette démence engendre donc également des troubles du comportement.

Aussi perturbante que puisse être la maladie, elle n’éclipsera jamais notre humanité, ne nous privera de notre dignité, et ne niera pas notre histoire de vie.

Pourquoi parler d’architecture ? 

Il est évident qu’à première vue il est difficile d’établir le lien entre architecture et Alzheimer. Pourtant, l’une des caractéristiques chez les personnes atteintes de cette démence est la déambulation dans l’espace. Or l’espace que nous pratiquons, c’est nous qui l’avons crée, que nous imaginons, que nous continuerons sans cesse de concevoir.

Qu’est ce que la maladie d’Alzheimer peut nous enseigner? 

Démuni partiellement de la mémoire, l’homme se débarrasse de quelques notions acquises lors de son éducation, il oublie certains codes de la société qui, spontanément, pour nous sont de l’ordre de l’inné. Nous pouvons rapprocher ce stade de celui de l’enfant et même de l’autiste : c’est le sensoriel qui parle, l’émotion, l’instinct.

C’est alors à cet instant que tout prend sens. Alzheimer nous permet de mieux comprendre combien l’architecture de notre quotidien pourrait être réellement adapté à l’être humain. Il est simple d’observer qu’aujourd’hui l’architecture résulte plus de notre société actuelle et de notre modèle économique que de notre sensibilité.

Ainsi, posons nous cette simple question : à quels codes de l’homme l’architecture et son usage doivent-ils faire référence?

L’Humanitude pour soigner l’autre.

 

Extraits : Gineste Yves, Marescotti Rosette, Pellissier Jérôme, « L’humanitude dans les soins. », Recherche en soins infirmiers 3/2008 (N° 94) , p. 42-55

«  Il existe, dans des situations de soin, de nombreux éléments (nudité ; toucher invasif ; mouvements rapides ; petites douleurs ; etc.) qui sont loin d’être agréables. Ces éléments, nous les supportons, quand nous sommes en situation de les recevoir, parce que nous nous savons malades, nous savons qu’ils sont nécessaires, nous reconnaissons le lieu de soin et le soignant, nous comprenons la nécessité du soin, etc. Bref, ce sont nos facultés cognitives en bon état de marche qui nous permettent de ne pas ressentir le soin comme une agression et de ne pas percevoir le soignant comme un étranger voulant nous faire ou nous faisant du mal. (…)

Nous avons donc, régulièrement, les situations suivantes :                                                    – Un adulte psychiquement autonome, qui comprend que c’est un soin mais le refuse quand même : le soignant respecte son refus.                                                                          – Un adulte dont l’autonomie psychique est altérée, qui ne comprend pas que c’est un soin, se croit agressé, violenté, voire torturé et l’exprime : le soignant ne respecte pas sa réaction.

Certes, ce n’est pas un refus verbalisé. Certes, ce n’est pas un refus cognitif. Mais c’est plus qu’un refus : ce sont généralement des expressions corporelles très virulentes (cris, gestes…) indiquant que la personne se sent violentée et se défend. Et on ne le respecte pas.

Notamment parce que notre héritage culturel, qui a donné au cognitif une importance considérable (qu’en est-il des personnes atteintes de démence dans une culture du « je pense donc je suis » ?), nous conduit à être aisément dominé par la pensée que « le patient ne sait pas ce qu’il fait » – puisqu’il est dément – et que, ne sachant pas ce qu’il fait, ne connaissant pas son bien, nous devons faire le soin – « son bien » – quand même. (…)

Parce que le respect de l’autonomie, nous y reviendrons, est l’un des principes éthiques fondamentaux du prendre-soin, nous devons tout mettre en œuvre pour parvenir à éviter ces soins de force. (…)

On constate également que certains éléments (autonomie ; désirs ; rythmes individuels ; etc.) vont se retrouver dans :

  • de la philosophie de soin, à travers la réflexion sur la notion de personne : ces éléments sont des éléments essentiels, constitutifs de notre humanitude, de notre sentiment d’être (et d’être respecté comme) un être humain unique, une personne ;

  • du travail sur le « milieu de vie » : travail mené dans de nombreux établissements pour que l’ensemble de l’organisation concoure à favoriser le bien-être, le sentiment d’être « chez soi », le sentiment d’être respecté en tant que personne ;

  • de la méthodologie de soin : nécessité de travailler des manières concrètes d’entrer en relation et d’accomplir les soins respectueuses de ces éléments

(…)

Minimiser les risques de CAP impose en effet de travailler sur nos entrées en relation, sur la communication non-verbale, sur nos manières de toucher (a-t-on appris à se servir de nos mains ?), de regarder (a-t-on appris à regarder ?), de parler (a-t-on appris à communiquer verbalement avec des personnes qui ne le peuvent plus ?)…

Ces techniques s’inspirent d’éléments qui sont présents en chacun de nous depuis ce que Yves Gineste et Rosette Marescotti ont appelé la « mise en humanitude  » autre manière de nommer cette période d’interactions précoces qui, chez les humains, dure de nombreuses années, pendant laquelle le petit humain, grâce aux figures d’attachement adultes qui prennent soin de lui, va développer un certain nombre de capacités et de facultés.

Quelles facultés ? Une liste exhaustive n’existe pas : en grande partie celles que les humains privés de cette « mise en humanitude » (les « enfants sauvages »), que les bébés ayant vécu dans certains milieux extrêmement pauvres en sollicitations et interactions (orphelinats où les adultes donnaient à manger et à boire, mais ne parlaient pas avec les bébés, ne les caressaient pas, ne jouaient pas avec eux, etc.), n’ont précisément pas développées. Toutes ces facultés qui, nous y reviendrons, forment notre « humanitude », entendue comme l’ensemble des particularités qui permettent à un homme de se reconnaître dans son espèce

Se tenir debout, marcher, parler, s’habiller, sourire, réfléchir, interagir socialement, créer, se penser, etc. : la liste est longue de ces facultés que nous développons ainsi particulièrement intensément durant nos premières années puis durant toute notre vie, jusqu’à notre mort, quel que soit l’âge auquel elle advient.

On a longtemps opposé le naturel au culturel, l’inné à l’acquis, le biologique au social. L’importance pour l’être humain de ce qui se joue durant cette phase d’interactions précoces, durant cette mise en humanitude, permet de travailler sur les liens plus que sur les oppositions. Il n’y a pas un être humain naturel puisun être humain culturel et social. Il y a un animal bien particulier dont la nature est d’être un animal culturel et qui ne peut développer ses capacités qu’en étant plongé, dès sa naissance, dans le sens et dans le social. Une vie qui dès l’avant-conception est inscrite dans la vie des autres humains, dans leur histoire, dans leur regard, dans leur représentation, etc.

 (…)

Mais revenons aux premières interactions. Notre mémoire émotionnelle, cette forme de mémoire que les syndromes démentiels n’altèrent pas comme ils altèrent les autres mémoires, se construit lors de cette période de « mise en humanitude » et construit, à partir de la manière dont les adultes qui prennent soin du petit humain le regardent, lui parlent, le touchent, etc., la base de sa sensibilité émotionnelle.

(…)

L’étude de la « mise en humanitude » est l’une des principales sources des outils qui permettront de comprendre quels sont les types de regards, de parole, de touchera qui, émotionnellement, sont ressentis comme positifs et bienveillants – et permettent ainsi d’éviter des comportements défensifs. « 

 

 

Le terme « humanitude » a été créé par F. Klopfenstein, popularisé par A. Jacquard, entré en gériatrie grâce à Lucien Mias puis utilisé par Y. Gineste et R. Marescotti pour nommer la philosophie de soin qu’ils élaboraient.

CAP : Comportements d’Agitation Pathologique. Ils consistent en une très vive opposition, verbale (cris, insultes…) et/ou physique (coups, morsures, griffures…) au soin. Ces comportements, régulièrement perçus comme agressifs par l’entourage, familial ou professionnel, sont le plus souvent défensifs : la personne dont les facultés cognitives sont affaiblies ne parvient plus à reconnaître et à comprendre la situation de soin, le soignant, ni à gérer mentalement les aspects sensoriellement ou psychiquement désagréables de ce qu’elle vit.

Expérimenter.

De_Hogeweyk_Demenzdorf_Weesp_27.jpg

La Bastide Alzheimer :

une alternative architecturale au service de l’humain et de la maladie

D’inspiration néerlandaise 

Neighboorhood De Hogeweyk / Architecte : Molenaar & Bol & VanDillen Architecten + Paysagiste : Niek Roozen 

La réflexion effectuée par le Conseil Général des Landes démarre à la découverte du projet De Hogeweyk, situé dans la banlieue d’Amsterdam. Ce modèle innovant accueille des personnes âgées souffrant de la maladie d’Alzheimer à un stade sévère. Et nous nous apercevons qu’il présente un certain nombre d’avantages permettant l’amélioration de la qualité de vie des personnes accueillies et de leurs familles. Sa différence avec d’autres unités Alzheimer tient à la volonté d’imaginer un lieu quasi ordinaire sans marqueur hospitalier voire même parfois palliatif que l’on peut retrouver systématiquement dans des EHPADs.

Parler de cette initiative c’est réfléchir à une rupture qualitative nette avec les typologies habituelles d’accueil des personnes âgées souffrant d’Alzheimer. Un dispositif urbain est mis en place pour composer un vrai îlot urbain : un « quartier » où l’imaginaire de la ville est recrée grâce à des codes urbains tels que les rues, les commerces, les trottoirs, les citadins. Car oui, l’une des plus grandes spécificités de ce quartier Alzheimer est bien l’intégration des personnes extérieures en son coeur. Ce projet mêle une multitude d’astuces pour recréer un réel chez soi par des empreintes spatiales et sensorielles. Transmettre et partager avec des personnes atteintes d’Alzheimer c’est avant tout toucher par les sens.

Des directions spatiales intéressantes 

Par rapport à la forte implication du Conseil Général des Landes dans ce projet,il est important que le projet architectural s’inscrive dans l’histoire architecturale et urbanistique des Landes tel que les bastides du Sud-Ouest (fondations de villes répondant à un certain nombre de caractéristiques communes d’ordre politique, économique et architectural). L’architecture, par cette image landaise, rassemblerait les points importants de ce Village Alzheimer comme une hiérarchisation des voies (place principale, « rues » principales, secondaires, etc). Néanmoins, la ville n’est pas qu’une identité physique mais aussi un ensemble de sensations, de ressentis (cf. Architecture émotionnelle, matière à penser, collectif sous la direction de Paul Ardenne & Barbara Polla – Editions La Muette 2010-2011).

Puisque la maladie d’Alzheimer révèle cette hyper-sensibilité, jouons là-dessus. La menace est de créer un pastiche landais qui viendrait non seulement caricaturer un urbanisme local mais aussi créer un environnement faussé. Selon moi, il ne faut pas glisser vers un « Truman Show » (The Truman Show, film américain réalisé par Peter Weir, sorti en 1998).

Ainsi, je pense qu’il est important de garder des espaces intérieurs de déambulation qui réinterprètent la ville, sinon le risque est qu’à chaque mauvaise situation météorologique la promenade ne soit restreinte qu’à la maison. Il faudra aussi envisager les différentes typologies de modes de vie adaptées à notre société française (pas seulement landaise). De plus, le village pourrait accueillir des espaces modulables communs empruntant le langage du village telles que des maisons secondaires comme logement pour l’accueil des familles, ou encore telle qu’une salle communale pour des réunions ou expositions.

Le village Alzheimer se lirait donc comme un morceau de ville pour les personnes extérieures reprenant les codes de la ville, et plus précisément de la bastide landaise. L’espace de la rue fait société, ainsi la création de passages/rues et des pauses, comme une aire de jeux pour enfants par exemple, permettraient d’amener d’autres catégories de population (voire une crèche ou halte-garderie).

Enfin, nous savons tous la difficulté économique que connaissent les commerces ruraux. C’est pourquoi cela serait plutôt des commerces multi-services : épicerie bar-tabac, café librairie, etc…

Je m’étais également beaucoup penché sur la place du souvenir matériel. Ce sont finalement les seules traces de la mémoire non endommagées par la maladie. C’est pourquoi je pensais important d’instituer des espaces privés, éloges d’une histoire de vie, un peu entre une chapelle et un garde-meuble. Ce type de projet engrave la conventionnalité de l’architecture en France, afin de mieux comprendre le rôle de chacun dans la société, afin de normaliser son stigmate.

article-2109801-1204A748000005DC-850_634x4220,,15812617_401,000,,15812605_401,00De_Hogeweyk_Demenzdorf_Weesp_26

L’architecture, diktat de l’éducation et de l’histoire

Collage 6 .jpg
Collage  » L’homme, produit de la société » Bérengère Churoux (copyrights)

Acquis// qui n’existe pas à la naissance et survient au cours de l’existence.

Les évènements vécus que nous conservons en mémoire composent l’acquis. Ce dernier est donc le fruit d’un mélange entre culture, histoire et éducation. Contrairement à l’inné qui est immédiat, l’acquis nécessite du temps. Ainsi, l’homme assimile un acquis et il dispose de l’inné. Nous nous construisons tous par rapport à notre vécu et les acteurs qui nous ont affectés. La diversité des expériences spatiales collectées au cours d’une vie a formé une base de données pour notre mémoire. L’appréhension de tout espace est d’autant plus simplifiée par ce que nous avons vécu ou appris. Sans compter notre propre expérience, la culture et l’éducation reçues ont conjugué en nous de nombreuses «règles» sur la pratique de l’espace. L’acquis en terme spatial entraîne avec lui l’usage et l’expérience, cependant qui sont à différencier. L’usage engendre les conditions culturelles de la pratique tels que les convenances, la mode, la coutume, alors que l’expérience implique la mémoire individuelle et collective aux ressentis et émotions.

Effectuons maintenant un bref aller-retour dans le temps avec le cas du fonctionnalisme pour mieux comprendre l’impact de la société et de l’architecture sur l’usage et l’expérience. Le fonctionnalisme, dont le marqueur est l’industrialisation de la société, a fondé une architecture basée sur la standardisation et la construction en série du logement. Poussé d’autant plus par le mouvement hygiéniste du XXème siècle, le logement est devenu une «machine à habiter» avec des codes qui aujourd’hui perdurent. Le logement s’est normalisé au point que chacun dans sa pratique de l’espace s’est approprié cette culture architecturale. La salle à manger et le salon se sont regroupés pour former une seule et même pièce, le séjour. La cuisine s’est elle-aussi ouverte sur le séjour bénéficiant tout autant de l’apport important de lumière. Sans décortiquer tous les codes, par cet exemple, nous comprenons bien combien, dans la mémoire collective, tous les espaces dans le logement ont leurs propres caractéristiques – un grand volume lumineux pour le séjour/cuisine, un regroupement des blocs sanitaires comme pièces noires, ou encore le retrait intimiste des pièces de nuit avec vue sur l’extérieur et avec de la lumière naturelle. Ainsi, la culture et l’histoire ont enrichi les acquis dans la pratique spatiale, mêlées à notre propre expérience personnelle. Des souvenirs, sous forme d’images ou d’émotions, s’associent à des espaces vécus, ce qui compose une base de données spatiales dans notre mémoire.